jeudi 21 février 2013

on l'appelait le tigre


Le vieil homme arpente le remblai des Sables d'Olonne, un tramway le dépasse dans un bruit de crécelle, quelques élégantes se retournent sur lui, il est vrai que son allure est peu commune même en 1927, appuyé sur sa canne, grosse moustache blanche tombante, très "gauloise", un petit chapeau à deux pointes reposant sur des sourcils broussailleux. Mais là n'est pas la raison des regards. Le vieillard traverse le remblai et remonte la rue Travot puis la redescend sur l'autre face de la dune et s'arrête à mi-pente, caresse la tête du gamin assis sur la marche et pénètre dans la boutique: "Bonjour Monsieur le Président". Georges Clemenceau vient d'entrer chez son coiffeur.
C'est une habitude prise depuis qu'il passe la moitié de l'année à "bel esbat" la petite maison achetée en 1919 pour sa retraite mais la retraite est venue plus tôt que prévue. Le père la victoire a été battu par Paul deschanel à l'élection présidentielle de 1920. Il s'est immédiatement retiré de la vie politique et a retrouvé sa Vendée natale.
 
(maison de St Vincent sur Jard)

Depuis entre deux voyages à l'étranger (états unis, Egypte, Inde) Clemenceau passe les beaux jours à Saint Vincent sur Jard. Il reçoit beaucoup: des politiques, des hommes d'état, des journalistes on lui demande son avis sur tout et il ne se prive pas. Il ne s'est jamais privé. Depuis son élection à la commune de Montmartre en 1871, son intervention dans l'affaire Dreyfus (il trouve le titre du papier de Zola "j'accuse"), sa participation au débat sur la loi de séparation (anticléricalisme oblige!), son passage au ministère de l'intérieur (il crée les fameuses brigades auto-mobiles) jusqu'à sa nomination à la présidence du conseil en pleine crise (les mutineries, le pays au bord du gouffre) où il prononce sa fameuse apostrophe: "politique étrangère? je fais la guerre, politique intérieure? je fais la guerre, politique économique? je fais la guerre.
Toute sa vie Clemenceau contre vents et marées (normal pour un vendéen), en dépit de tous les obstacles affirmera son point de vue en homme libre sans se soucier de son appartenance politique mais avec des principes intangibles faits de compassion pour les faibles, de méfiance envers les foules, de défense de la laïcité et du souci de la place de la France. Tout cela avec un humour et des réparties parfois féroces.
Ajoutons pour finir un grand sens de l'amitié (relisez sa correspondance avec Claude Monet sur le point de tout lâcher pour cause de vue défaillante)
                                                            (bureau de Clemenceau à Bel Esbat)

Pendant les neuf dernières années de sa vie, face à la mer Clemenceau retrouvera la sérénité nécessaire pour se replonger dans sa passion hellénistique (Démosthène) et l'âme humaine en général par l'étude des idées religieuses. Ce sera "au soir de la pensée" pavé philosophique bien loin de la vie publique mais qui nous renseigne sur l'éthique du personnage.
Tout cela n'empêche pas l'humour distancié qui le rend si attachant : parlant de sa mort il demande :" pour mes obsèques je veux le strict minimum c'est à dire moi"

Allez courage! demain il fera jour
(photos KH)
PS: je ne résiste pas au plaisir de vous renvoyer au film d'Henri Verneuil "le président" avec Gabin qui emprunte beaucoup à la fin de vie du tigre

1 commentaire: